05.02.2007

Les roses noires (4) / Entretien

medium_rosesnoiresmarque.4.jpg Lors de la sortie des Roses Noires, Alain Freixe m'a proposé un entretien publié dans le Basilic, gazette de l'association des amis de l'Amourier. Le voici en ligne, dans son intégralité.

Alain Freixe : Et si nous commencions par éclairer ce titre que j’ai emprunté à ton récit Le temps d’un jardin paru aux éditions Le Temps qu’il Fait en mars 2004 et que je ne peux m’empêcher de lier à la couleur de ces roses que le narrateur a cueillies pour cette Marie qu’il aime, Roses noires qui font titre pour ce nouveau récit. Qu’en est-il de ce « pays noir » ?
Serge Bonnery : Ce pays noir, c’est Joë Bousquet qui en parle le mieux. Il le nomme, lui, le Midi Noir. Sa vision se nourrit de sources néoplatoniciennes. Mais elle puise aussi sa réalité dans l’ombre qui, ici, est salvatrice, vitale. Dans le Minervois, les Corbières, l’ombre a peut-être plus de valeur que la lumière. Les deux, c’est un fait, luttent en cherchant à s’équilibrer. Dans leurs vignes, les hommes affrontent la lumière. Mais ils recherchent aussi l’ombre qui est nécessaire à leur repos. Ce Midi est un pays de lumière dure, si dure qu’elle casse les pierres, burine les visages. Or, le phénomène est bien connu des scientifiques : la pleine lumière produit le noir. Cela, me semble-t-il, renvoie à la question de l’être. L’opposition entre lumière et ténèbres alimente les croyances humaines depuis la nuit des temps. J’ai, personnellement, une perception dualiste du monde. Pour moi, il y a le bien, le mal, la lumière, les ténèbres. La question est : comment concilier les contraires, les résorber dans un Tout qui serait Un ? Mon pays noir est de silence, seulement rompu par quelques voix lointaines qui parlent d’un lieu situé ailleurs. Nous sommes du côté des fantômes. Car elles se situent, ces voix-là, au-delà du temps. Elles sont à la fois ma hantise du monde et ma confiance dans le monde.

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04.02.2007

Les roses noires (3) / Avec Alain Freixe

A propos des Roses Noires, ces mots d'Alain Freixe, poète, président de l'association des amis de l'Amourier, inlassable animateur de lectures et rencontres autour de la poésie à Nice et dans toute la région Paca.

Serge Bonnery, homme du Midi noir

Après "Une patience", ce récit qui à partir d’un objet – cette planchette percée d’une rainure, dont les soldats se servaient pour astiquer leurs boutons – laisse s’opérer – avec « un tremblé dans l’écriture » dont Yves Ughes disait qu’il « était cultivé comme un acte de fidélité » - un lent travail de mémoire autour de la figure d’un grand-père, ancien poilu de 14-18 ; après Le temps d’un jardin où le grand-père est convoqué mais cette fois comme donateur de « l’amour des choses terrestres », voici "Les roses noires", aux éditions de l'Amourier, collection Thoth, une histoire d’amour, un récit d’enfance si l’enfance n’est pas seulement un âge de la vie repérable sur la ligne du temps mais ce qui n’arrive jamais à se dire. Et comme tel fait retour. En fantôme obstiné.
Le tempo de l’écriture de ces trois livres diffère. Les roses noires sont un texte qui fait du silence et du secret, de l’attente, du mystère et de l’oubli, son sujet. Quelque chose se tient caché dans ce texte, quelque chose qui est ignoré du texte lui-même. Et c’est peut-être de savoir ce que c’est que d’aimer…
Si le récit est bien le lieu même de la mémoire ; si raconter, c’est bien conserver, maintenir au plus près ce qui fut vécu, Les roses noires nous content l’histoire d’une perte. Ce qui a été vécu, la mémoire même du narrateur se trouve dans un carnet, Le cahier noir de Jean, qu’il finit par ne plus retrouver…Du coup, Les roses noires pourraient être lues comme la tentative de reconstituer l’histoire consignée dans le cahier noir. De là son apparence labyrinthique, ces pans de narration que le narrateur s’efforce en même temps de comprendre et d’interpréter afin d’en faire apparaître la part de vérité. Ruines d’une écriture rompue, en miettes. En charpie.
L’écriture de Serge Bonnery, ses modulations développent un phrasé, un tempo qui tend un fil invisible entre ces moments de vie. C’est lui qui fait bouquet de ces roses noires.
Et c’est au lecteur de les disposer dans le vase qu’il aura choisi.

© Alain Freixe / le blog d'Alain

Les roses noires (2) / Les premières pages

medium_rosesnoiresmarque.3.jpg Appuyé à la rampe de l'escalier, je regarde Marie. Elle part ce matin. Je reste. Mon regard ne croise pas le sien.
Le hall du deuxième étage, celui qui donne accès aux quatre chambres de la maison, est habillé de noir. Marie part vers la lumière. Je reste dans la pénombre.
Il y avait la chambre de Marie, donnant sur le jardin d'où l'on voit encore le clocher du village, un clocher fortifié, massif, construit pour résister à l'épreuve du temps. Il y avait la chambre de Jean et la mienne, dont les fenêtres ouvrent sur la rue des jardins, protégées du soleil par un tilleul centenaire. Et la chambre vide, dont les occupants sont morts, depuis déjà longtemps.
J'observe la main de Marie glisser le long de sa jambe et se poser sur la poignée de la lourde valise où elle vient d'enfermer ses effets, ainsi que les objets accumulés sur sa table de nuit et le dessus de sa commode.
Que puis-je faire d'autre qu'observer ? Marie part. Je reste à l'écart. Effacé du cadre. Réduit à l'état végétatif du légume qu'on laisse pourrir, par négligence, au fond du réfrigérateur.
Elle soulève à grand peine sa malle de souvenirs, corps penché vers la gauche pour faire contrepoids à quelques années de vie, ici. Eviter la chute où l'aurait entraînée un regret. Ce corps penché à gauche, c'est l'évidence qu'il n'y a plus de place pour le moindre remords dans les yeux de Marie.
Les yeux de Marie étaient d’un noir profond où j'ai perdu sa trace.
Elle descend en claudicant les quarante marches de l'escalier de marbre, appuyant sa main gauche sur la rampe. Son corps penché. Quarante, exactement le nombre de pieds d'un quatrain écrit en décasyllabes, comme il m'arrivait de t’en lire parfois,

Quand au matin ma Deesse s'habille,
D'un riche or crespe ombrageant ses talons,
Et les filets de ses beaux cheveux blons
En cent façons en-onde et entortille

celui-ci ou un autre, de Ronsard toujours, le grand poète de l'amour, dont je connaissais des sonnets par cœur au temps où j'exerçais ma mémoire, par peur qu’elle me quitte.
Marie part. Je ne perçois pas la moindre hésitation dans ses pas.
Elle pivote et descend, lentement, les quarante marches de l’escalier. Nos regards sont vides. Ils ne se sont pas rencontrés. Ils ne se croiseront plus, maintenant que nous sommes devenus des absents l'un pour l'autre.
Toujours, j’ai observé les mouvements. Je crois qu'ils sont le livre secret des gens, ouvert à leur insu. Je crois qu'ils en disent plus sur les gens que toutes les paroles que l'on peut échanger.
Marie pivote dans le sens des aiguilles d'une montre. Elle ne part pas à contre-courant. Elle plonge. Elle s’immerge dans la course vertigineuse du temps. Dehors, la lumière du jour l'attend. Je reste dans la pénombre.
Marie laisse son bras droit retomber le long de son corps, empoigne sa valise et s'engage dans l'escalier. Il fait noir. Elle disparaît dans la nuit du hall d'entrée. Elle est passée, une dernière fois, par le salon bibliothèque. J’imagine qu’elle a posé sa main sur la fourrure du canapé rouge. Sous le regard du général d’Empire, l’ancêtre, enchâssé depuis deux siècles dans le tableau qui le représente. D’où il toise le monde. Un monde, oui, mais qui n’est plus le sien, depuis longtemps déjà.
J'entends se refermer une première porte, en bas, celle qui donne dans le vestibule. Puis s’entrebâille la lourde porte en fer forgé, celle qui donne sur l'extérieur. Ses gonds grincent. Ils ont toujours grincé.
Dehors, un taxi l’attend. Il emmènera Marie jusqu’à la gare voisine. Et ainsi de train en train, d'avion en avion, elle partira vers le monde.
Elle n'avait plus rien sans doute à vivre, ici. Elle est partie. Je suis resté. A l'écart.
Sur le moment, je n'ai rien osé dire à Jean. Quand il a su, il m'a reproché de ne pas l'avoir retenue. Tu es partie. Je suis resté. Jean a commencé à mourir lentement ce jour-là.

copyright Editions de l'Amourier, 2006

Les roses noires (1) / La photo de couverture

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La photo de couverture du livre, réalisée par Roman Bonnery

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Et le marque page qui accompagne le livre, toujours conçu par Roman Bonnery