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20.03.2007

Lumières de René Char

medium_char.2.JPGA l'occasion du Printemps des poètes et du centième anniversaire de la naissance de René Char, Jean-Paul Charlut a animé une conférence, le 14 mars dernier, à la bibliothèque de Carcassonne. Une soirée au cours de laquelle il a fait partager au public sa lecture de René Char. Voici, successivement, trois textes de Jean-Paul Charlut sur Char, textes qui ont servi de socle à son intervention publique. François Laur participait également à cette soirée au cours de laquelle il a lu son poème "Lettera amorosa" en ligne sur ce blog.

Les textes de Jean-Paul s'intitulent successivement :

1 - Mots de lumière. 2 - Enfantement et aube. 3 - L'hypothèse d'une demeure.


1 - Mots de lumière

Peut-être au fond ne m’est-il jamais rien arrivé de plus fort, de plus intense que la parole de René Char.

Ce fut d’abord pour moi une lumière qui éblouit, une lumière qui aveugle. Les recueils Fureur et mystère et Les Matinaux me sont advenus en premier. Tout d’aphorismes et de fulgurance. Souverains, pléniers. Cette lumière était mienne, je m’y sentais de plain-pied parce qu’elle venait de mon enfance propre, qu’elle avait jailli un jour dans le paysage doré de la Bourgogne, dans les irisations bleues d’un vieux lavoir, face au coteau le mieux exposé d’un vignoble cher, à Pernand, à Santenay, à Pommard, à Meloisey…

Dans la petite chambre un peu sombre à la tapisserie exotique vaguement japonisante qui aurait davantage plu à des poètes symbolistes (?) ouvrir un recueil de Char, c’était l’assurance d’un flash, d’une déstabilisation visuelle et mentale. Aussi, ne feuilletais-je qu’avec d’infinies précautions les pages aveuglantes de la petite et alors toute nouvelle collection Poésie-Gallimard. Une phrase entrevue, une expression, parfois même un mot isolé me rassasiaient pour la journée. Il était bien question de lire ! Je replaçais aussitôt le volume dans la bibliothèque, sûr qu’à la première occasion, il me procurerait, pour peu que je l’entrouvre, la même sensation d’éblouissement.

Il me fallut des mois, que dis-je, des années pour lire véritablement cette œuvre. Je ne suis d’ailleurs pas si sûr à présent que j’en ai fait et refait le tour que je la connaisse mieux qu’à cette époque d’émerveillement. J’en mesure sans doute le parcours haché, la portée humaine et philosophique, le poids de révolte, la violence de refus mais plus autant cette singulière lumière qui me frappa lorsqu’en 1971 je partis en reconnaissance, à moins qu’il ne faille dire en pèlerinage, à L’Isle-sur-Sorgue.

Quelques heures passées là, en plein été, sans grand espoir de pouvoir me loger, m’ont tenu lieu de rencontre avec le grand poète qui, pourtant, ne se dérobait point à ses jeunes admirateurs. Mais à quoi bon, la parole fraternelle, le sourire ample, la carrure de légende et la poignée de main ferme. Quel besoin malsain de vérifier ? Tout cela, cette écœurante, débordante réalité,  je la savais par avance ; pas cette lumière sur les moulins à aube, pas ces reflets de transparence détachés de la Sorgue. Ce soir-là, j’ai acheté dans une librairie d’Avignon, Retour amont et dans la nuit provençale, loin des clameurs du Festival, loin même d’une amie au prénom d’héroïne racinienne rencontrée là par hasard, je sentis le souffle du vent, la caresse du soleil, le poids des pierres, la pulsation des fontaines, et tout ce qu’on pouvait chérir dans la parole tremblante et pourtant sûre, cette épiphanie de la déraison.

Content de peu est le pollen des aulnes. Je pouvais refermer le livre. Rien de plus fort ne pouvait décidément advenir puisque tout était là, à portée (de main, de bouche…) Qu’aurais-je pu atteindre sinon peut-être le souvenir légèrement terni de cette lumière.

Préserver à toute force ce copeau étincelant jamais lu et qui fonde le temps clair. Beaucoup d’années plus tard, au sortir d’une lecture fervente de la Divine Comédie, j’écrivais ces lignes, retour d’Italie : « Le temps est clair. Cure de réalité ou d'irréalité. Avec un ciel de lit grandeur nature : la voûte céleste. J'ai à présent le temps, voilà le miracle: le temps gagné. L'éternité du temps. Le temps clair, splendeur du temps. » 

Ce temps clair tutoyé en de rares instants, c’est à René Char que je le dédie. C’est à lui que je le dois.

2 - Enfantement et aube

C’est dans une transparence de la lumière, dans une architecture de verre ou de cristal qui appelle plus qu’elle ne contient, dans une irisation diaphane pourrait-on risquer que s’élève la parole de Char. L’architecte de la lumière sait de verre sa province bleue.

C’est une naissance, c’est un chant qui point à l’aube, cette crispation du jour en devenir où déjà pourtant souffre la rosée…La fameuse chimère de l’humidité de la nuit [2] traquée sur des lèvres improbables est tôt révoquée par les assauts solaires qui sacrent la vibration du sec jusqu'à sa possible rupture... 

Dès lors que le poète opte pour l’humain, il doit composer avec ses faiblesses, ses raideurs, ses maladresses, bref son imperfection foncière. Face à ce désastre assumé, Char ne revendique nul désespoir, ne ménage aucune capitulation. La joie est par-delà ces apparentes contradictions qui nous enserrent et nous définissent dans un ciel libre ! Char se dit de ceux qui trébuchent dans la matinale lourdeur…Le poète est encore tout empli du sommeil de la nuit dont il sort à grand peine aux premières lueurs de l’aube, ce moment rimbaldien par excellence. Tout dort encore quand s’enclenche le jour propre du poème : J’ai sauté de mon lit bordé d’aubépines. Pieds nus je parle aux enfants…Car à quoi bon l’aube si n’y règne pas l’enfance.

« à peine nés, nous voici jetés vers les choses qui naissent en même temps que nous… » note Jean-Pierre Richard dans sa pénétrante étude sur Char. L’homme du matin est l’homme d’une révolte qui a tâche de recréer le monde autour de lui, de l’agencer (d’en concevoir l’ordonnancement ou d’en ébaucher la friche) : et c’est la tâche du poème. De retrouver dans le monde un avant qui imbrique le poème, l’enchâsse dans un passé ou plutôt dans une inactualité. Nous entrons dans un temps qui est le temps propre de la poésie, à savoir un obligé retour amont. Cap donc sur ce versant clair et rédimé de la vie : Jadis l’herbe était bonne aux fous et hostile au bourreau. Elle convolait avec le seuil de toujours. Il s’agit de hausser l’ambition à la tentative d’habiter un Jadis où nous perdre. Fidélité et révolte s’unissent pour s’accomplir sans céder le pas ; de toute façon, nous sommes ingouvernables.

L’espérance indestructible de Char se rit même de la hâte, annoncerait-on le plus effroyable des ouragans…Là où nous sommes, il n’y a pas de crainte urgente.

Et toute défaite assumée, le poète brigue un retour : Nous jouons contre l’hostilité contemporaine la carte de Claire. Et si nous la perdons, nous jouerons encore la carte de Claire. Nos atouts sont perpétuels comme l’orage  et comme le baiser, comme les fontaines et les blessures qu’on y lave. Ici passe la Sorgue régénératrice. Mais l’homme entrera-t-il dans l’Ouvert ou réfrénera-t-il en lui la tentation angélique. Char est un homme des commencements, un homme de l’aube ; lui sait attendre sur le seuil la fraîcheur neuve d’un enfantement.

3 - L’hypothèse d’une demeure

Une clef sera ma demeure (R. Char, Effacement du peuplier)

L’erreur la plus grossière s’agissant de Char serait de l’enfermer dans l’expression aphoristique, d’y lire une parole sentencieuse, de croire que nous avons affaire à un homme s’exprimant par maximes. Docte de surcroît.

Certes, les tendances gnomiques de l’énonciation se perçoivent sans peine chez l’auteur de Feuillets d’Hypnos ; elles ne doivent pas abuser. Char enragé, révolté, violent, furieux,  ne pose jamais en sage hiératique. L’ataraxie n’est pas pour lui !

Ce serait méconnaître aussi ce souffle qui l’habite et porte quelques-uns de ses plus grands textes. Char ne croit pas à une œuvre, ne fait pas œuvre . Son hermétisme est partie intégrante de sa poésie, de la poésie. J’aime qui m’éblouit, puis accentue l’obscur à l’intérieur de moi. Dans le même esprit son contemporain transalpin Eugenio Montale signifie : « entre clair et obscur, un voile mince »…

Char ne surajoute aucune complexité à son dict qui reste humble sans méconnaître le ton rogue. Obscur l’auteur de Chants de la Balandrane ? Oui mais dans le sens où le consigne Georges Mounin : « René Char est hermétique à son poème défendant. L’obscurité  pour lui n’est pas une loi nécessaire de la poésie, elle est servitude. » et le linguiste aixois de préciser : « L’expression mathématique des travaux d’Einstein est hermétique par son objet, non parce que le chercheur a dissimulé ses découvertes au profane, ou voulu stimuler son lecteur avec des difficultés additionnelles : l’hermétisme véritable est celui de la nature des choses. »

Il s’agit moins de dire de toute manière que d’habiter. Mais le langage, cette monade, me raconte simplement un avant et un après, les siens propres : vocables étrangers. Alors, comment – sans mots –  rentrer chez soi ?

Dépasser les contradictions, c’est pénétrer en étouffant le bruit de son pas dans le territoire, le royaume du poète (ce Jadis de Jacquemard et Julia par exemple). L’écouter le plus simplement dans son dict qui marie l’immémorial et le tragique existentiel. Avec les apparences de l’insigne victoire, par delà les débâcles pour retrouver le plus ténu, le plus évident :

“Un oiseau chante sur un fil / cette vie simple à fleur de terre.”

Le poète court le risque dans sa chasse à l’être de croire qu’il saisit l’être alors qu’il ne fait que lui donner une démesure en expansion à travers la polysémie du langage.

La poésie ne saurait être qu’un prodige humble, elle aide au dévoilement de ce que le poète ignorait tout à fait avant d’écrire…

Les mots qui vont surgir savent ce que nous ignorons d’eux. [1]

La demeure… Le fait d’habiter en poète nous renvoie évidemment à Martin Heidegger. Et nous passerons par Hölderlin pour aborder cette problématique. L’état de plénitude – demeure terrestre du séjour humain – surgit (avec quelle netteté !) dans la troisième strophe de « Mein Eigentum » (Mon domaine). Passage religieux au sens étymologique : la terre et le ciel sont reliés. La maturation du fruit se révèle le résultat du travail conjoint de la main de l’homme et d’une lumière du haut du ciel. Le haut et le bas communiquent pleinement. Dans l’admirable texte Chemin de campagne, Heidegger écrit : « Tout ce qui est vrai et authentique n’arrive à maturité que si l’homme est disponible à l’appel du ciel le plus haut » Hölderlin dit encore dans Mon Domaine « l’âme de patrie privée » (c’est à dire privée d’un lieu qui demeure). Thème hölderlinien essentiel : la parole est un jardin où « les fleurs ne vieillissent pas » : elles peuvent sans fin renaître, se renouveler, réapparaître à l’identique. La parole donne une identité à l’âme qu’elle arrache au temporel , au contingent, au fugitif… Inépuisable « flux des paroles d’or » (Germanie). Errant dans un jardin, Hölderlin habite en simple abri.

Le séjour humain peut être dit sans manque : « Et la lumière philosophique autour de ma fenêtre est maintenant ma joie ; puissé-je garder en mémoire comment je suis venu jusqu’ici ! » (Lettre à Boehlendorf  du 2 décembre 1802). Passage essentiel qui dit à quel point le poète ne saurait habiter que l’absence du lieu ; En poésie, on n’habite que le lieu que l’on quitte écrit précisément Char (in Sur la poésie).

Pourtant, quand bien même serions-nous de plain-pied avec l’ineffable, avec ce qu’on espère, avec le manque (fondement permanent du poème), une autre difficulté surgit, d’ordre éthique : « ce que l’on voit comment l’espérer encore ? » (Paul, Epître aux Romains 8-24). Char écrit en ouverture du Poème pulvérisé : Comment vivre sans inconnu devant soi ?

Réhabiter une langue pour réinvestir le lieu d’avant. Les premiers mots sont à ce prix d’exigence.

En partance perpétuelle,  l’errant s’arrache sans cesse à l’horreur des pontons mais il garde la nostalgie de l’embarcadère . Ce n’est pas simple hasard si Andenken (Souvenir) utilise dans sa première strophe le mot « Steg » (embarcadère, appontement) plus certainement que  Weg (chemin, sentier).

Char parle pour sa part d’appontement, de pontonnier (le poète)…

Combien menacée la demeure terrestre : heureusement, la nature de la poésie est de restituer le ponton enfui. Le poète emporte en voyage le pays d’où il vient, son origine. Son seul bagage est quai de départ, lieu d’où il a embarqué.. L’air natal se respire toujours, faute de quoi le poème meurt, comme la fleur dans le jardin qui se penche non par vassalité ou soumission mais pour saluer la terre mère, le Mutterland nourricier. Les fleurs s’inclinent pour remercier au moment où elles meurent : la parole succède à l’être pour un réensemencement. La vie peut à nouveau être dite et retrouver plénitude.

Au jardin de la mémoire parlée, les fleurs – jaillies des lèvres –  ne vieillissent pas. 

Habiter c’est s’appliquer à la plus ancienne et primale pratique qui est d’entrer dans le vécu et de resserrer les liens avec le quotidien au point de les rendre indistincts et inextricables. Habiter c’est accepter le soi, le même et l’autre d’un seul élan et poser comme pérenne ce qui appartient à l’effusion. 

Nous entrons dans le milieu inouï cher à Rilke qui rattache les choses et les rassemble. L’éternelle appartenance dans le jeu de l’être c’est le risque explique Heidegger. Nous sommes au monde dans un lien intangible d’appartenance qui fonde précisément notre dépendance et l’humain en nous.

Rilke parle de l’Ouvert (das Offene), autrement dit ce qui ne barre pas, est libre de bornes. Il est temps en somme de laisser entrer l’être dans son risque assumé qui est sa seule raison, son seul mobile et qui par conséquent fonde le vivre dans sa contradiction. L’illimité a pour tâche d’inclure l’homme dans le monde, de le doter de tous ses possibles. Ce qui nous sauve –  dit Hölderlin –  c’est d’être sans abri…

Et puis ce mot de justesse qui vient encore d’Hölderlin : 

Mais où est le péril, là, / croît aussi ce qui sauve. 

Ecoutons aussi l’exemplarité sur ce sujet de Verlaine à propos de l’un des plus célèbres poèmes de Sagesse : il y a le toit ; celui de la demeure, de l’habitation poétique ; et par-dessus, il y a le ciel. Notre demeure a-t-elle un au-delà ? Ou plutôt : faut-il prendre en compte cet au-delà sensible dans la demeure ? C’est ce que suggère Verlaine pour qui l’arbre du séjour s’inscrit dans le ciel, et l’oiseau – son chant – s’inscrit dans l’arbre. Le poète ne saurait acquiescer à un séjour limité dont il serait alors le prisonnier. C’est tout le poids du songe qui entre dans la réalité et augmente le séjour, l’intensité du séjour. Il s’agit de faire basculer le rêve ténu dans le réel asphyxiant, cette prison de l’être dépossédé. 

Jean Markale écrit à propos du Graal : « de nombreux chevaliers qui sont partis pour la quête passent à côté du château du Graal sans s’en apercevoir, sans même voir qu’il y a un château. Car la porte du château du Graal est toujours en dedans : c’est la porte ouverte du palais fermé du Roi. » Au fond que dit d’autre Hugo (habité par Jésus-Christ lors des séances des tables tournantes à Jersey) : « c’est une porte de lumière avec une serrure de nuit. La clef est devant la porte, le passant ouvre et se croit chez Dieu, mais le passant se trompe, Dieu est l’absent de la maison. Dieu est l’éternel envolé. » Thibaud de Champagne, prophète du Soleil Noir met en mots l’étrange lumière : « les messagers sont éclairés la nuit, et durant le jour, ils restent invisibles aux gens. » La voie ne saurait être que nocturne.

La Mort dicte d’ailleurs encore au proscrit de Jersey ce passage qui fait du Graal non plus un vague mirage mais bien un message à décrypter à rebours des habitudes de la pensée dite claire : « tu dois deviner, tu dois deviner le ciel étoilé, y tracer ton itinéraire, y désigner du doigt tes auberges, y fixer les relais d’amour de ta pensée et, voyageur invisible (c’est nous qui soulignons en référence à Thibaud de Champagne) marquer d’avance tes étapes inconnues sur la grande route faite de précipices qui conduit à l’hôtellerie farouche de l’incompréhensible… » 

L’habitation de René Char se situe au plus loin d’une hypothétique, voire chimérique architecture. Ainsi les philosophes et les poètes d’origine possèdent-ils la Maison, mais restent-ils des errants sans atelier ni maison. Nous souscrivons à cet éclairage d’Eric Marty : « la maison poétique est une maison absente, sans cesse poursuivie, dans un recul de toutes limites. »  Ailleurs, Char résoudra à sa façon l’énigme d’habiter : une clé sera ma demeure. Car habiter : seul le peut le poème.

Rappelons ici que Char se dit locataire de la cinquième arche (manquante) du pont Saint-Bénezet d’Avignon. Le poète ne se contente pas de cheminer hors des sentiers battus, il passe ailleurs, là où le sentier a disparu… Sa poésie ne quitte jamais l’onde c’est-à-dire le plus instable (qu’il s’agisse de la Sorgue, de la source jaillissante de Fontaine de Vaucluse, ou du Rhône…) Elle palpite dans la révolution des roues à aube, comme un éternel retour…à l’enfance !

copyright Jean-Paul Charlut, 2007

Commentaires

simplement :merci

Ecrit par : depotte | 13.10.2007

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