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17.03.2007
Carnets (1) / Oublier... jamais
Il ne posait jamais un œil sur la pendule. A croire que le temps ne l'intéressait plus. La plupart de ses gestes étaient accomplis machinalement et son visage demeurait le plus souvent impassible.
Un même rituel présidait à chacune des rencontres dont nous avions ensemble convenu. Il prenait place dans un grand fauteuil de cuir au creux duquel il semblait désarticulé. Je m'asseyais, face à lui, sur une chaise basse, recroquevillé sur moi-même. J'ouvrais sur mes genoux mon cahier à couverture souple et à petits carreaux avec l'intention de noter ses réponses à mes questions. Je devais être attentif au moindre mouvement de ses lèvres. Il parlait bas, d'une voix lointaine qu'accentuait un léger sifflement. Rien de ce qu'il murmurait n'était facile à saisir.
La pièce où nous étions installés, de forme carrée, sans fenêtre, était située au centre de la maison. C'était une salle à manger de style rustique. Cheminée autrefois dessinée par maman. Un feu mourait dans l'âtre. Il jouait avec les dernières braises. En s'aidant de sa canne en bois, il les étouffait sous les cendres. Parfois, de minuscules étincelles jaillissaient du foyer, si minuscules qu'elles se consumaient avant même de retomber en poussière sur le parterre froid. Une lueur alors pétillait dans ses yeux, comme si l'éphémère de cette apparition l'avait un peu distrait de son ennui. On aurait dit que les objets disposés sur les meubles qui nous entouraient avaient toujours été là. Pareille fixité donnait le vertige.
A ma demande, il avait accepté de parler de la guerre. Il s'exprimait d'une voix neutre, comme s'il s'était à jamais détaché des événements de sa jeunesse. Il aurait tellement voulu oublier, m'avait-il confié. Ne plus revoir ces images défiler encore dans sa mémoire. Il aurait voulu tout effacer d'un trait. Peut-on faire comme si… ? Oui, m'avait-il répondu avec toutefois cette restriction montrant qu'il ne savait pas très bien, au juste : on peut et on ne peut pas à la fois. Il n'avait jamais fait que cela, au fond. Tenté de vivre comme si, sans jamais parvenir à.
Ses efforts pour cela étaient demeurés vains. Il avait bien pris soin d'éloigner de lui tout signe susceptible de lui rappeler les champs de bataille. Sa décoration, par exemple, une croix de guerre qu'il avait dissimulée dans un mur de pierre jouxtant son jardin. Ce mur à la surface rugueuse et inégale offrait de petites cavités sombres. C'est dans l'une d'elles qu'il avait déposé sa croix. J'avais eu l'occasion de le vérifier par moi-même, en la touchant un jour qu'il me l'avait montrée. Couverte de vert de gris, elle laissait sur mes doigts une pellicule fine et transparente, comme la trace de sa lente décomposition. Je lui avais alors demandé pourquoi cette cachette ? Il aurait pu la faire disparaître en la jetant à la poubelle. Personne n'en aurait jamais rien su. Il m'avait avoué qu'il n'en avait eu ni le courage, ni la force. Faire comme si… peut-être, mais oublier… impossible. C'eût été comme s'amputer d'une part de soi-même.
copyright Serge Bonnery 2007
10:35 Publié dans Mes pages perso | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
Commentaires
"Penser, est désormais ce pas toujours à porter en arrière." écrit Blanchot dans Le livre à venir.
Voici la phrase qui m'est venue, en découvrant votre écriture.
Je ne sais que dire, sinon que j'aime.
Ecrit par : S. | 01.04.2007
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