15.04.2007

Anthologie / Etienne Jodelle

Sonnet

Comme un qui s'est perdu dans la forest profonde

Loing de chemin, d'orée et d'adresse, et de gens :

Comme un qui en la mer grosse d'horribles vens,

Se voit presque engloutir des grans vagues de l'onde :

 

Comme un qui erre aux champs, lors que la nuict au monde

Ravit toute clarté, j'avois perdu long temps

Voye, route, et lumière, et presque avec le sens,

Perdu long temps l'object, où plus mon heur se fonde.

 

Mais quand on voit (ayans ces maux fini leur tour)

Au bois, en mer, aux champs, le bout, le port, le jour,

Ce bien present plus grand que son mal on vient croire.

 

Moy donc qui ay tout tel en vostre absence esté,

J'oublie, en revoyant vostre heureuse clarté,

Forest, tourmente, et nuict, longue, orageuse, et noire.

Etienne Jodelle (1532-1573).

Surnommé "le Sophocle de la Pléiade".

Anthologie / Pierre de Marbeuf

Sonnet

Et la mer et l'amour ont l'amer en partage,

Et la mer est amère, et l'amour est amer,

L'on s'abîme en l'amour aussi bien qu'en la mer,

Car la mer et l'amour ne sont point sans orage.

 

Celui qui craint les eaux, qu'il demeure au rivage,

Celui qui craint les maux qu'on souffre pour aimer,

Qu'il ne se laisse pas à l'amour enflammer,

Et tous deux ils seront sans hasard de naufrage.

 

La mère de l'amour eut la mer pour berceau,

Le feu sort de l'amour, sa mère sort de l'eau,

Mais l'eau contre ce feu ne peut fournir des armes.

 

Si l'eau pouvait éteindre un brasier amoureux,

Ton amour qui me brûle est si fort douloureux,

Que j'eusse éteint son feu de la mer de mes larmes.

Pierre de Marbeuf (1596-1635).

Condisciple de Descartes au collège de la Flèche.